Débordé.


La tête enfoui dans son cou chaud, les draps doux, ses bras en cocon, je ne veux pas y aller. Alarme. Rappel. Alarme. Rappel. Alarme. Rappel.
Je me lève.

Allez !

Salle de bain fringues escaliers rue porte escaliers décor. Bonjour. Bonjour. Bonjour. Bonjour. Mise en place de la première séquence. Bonjour. Bonjour. On range par axes cam, combien de temps à la lumière ? Trois plans, deux valeurs - Bonjour. De quoi ? Fais voir. Non, dis-lui que c’est mieux de mettre moins d’interlignage et de centrer les titres des bonus, attends, ça tourne - c’est clappé ? Action. Coupé. On passe au prochain plan. Bonjour. Action. Coupé. Action. Coupé. Action. - Ah ah ah ! - Coupé. Pause déj. Escaliers porte rue resto. Fais voir. Ouais c’est cool mais là c’est en SD, je peux pas valider, y a moyen qu’on nous file un HD cet aprèm ? - C’était le rôti de porc, je crois madame. Merci. - Tu vas au mix à quelle heure ? J’ai pas de nouvelle de l’étalonnage. C’est ce soir la soirée GQ ? - La mousse au chocolat, je crois. Merci - C’est quand la reprise ? Maintenant ?! Rue porte escalier décor. Action. Coupé. - Tu la voyais comment celle-là ? Ah ouais ? Ah merde, c’est pas ce que je leur ai dit. - Alors, en fait, ce sera plutôt en deux plans, un medium et un avec Je en amorce. Action. Coupé. Action. Coupé. - C’est bon pour le son ? - On reprend pour le son. Action. Coupé. - On est diffusés ce soir ? Personne sait ? - Action. Coupé. - Ah, c’est la HD ? Ok. C’est cool pour moi, il a dit quoi, Kyan ? - Action. Coupé. Sérieux ? Encore trois heures ?! Action. Coupé. - Y a de la pizza ? - Action. Coupé. - Ah ah ah ! - Action. Coupé. Action. - Putain mais SILENCE ! - On y retourne. Action. Coupé
Fin de journée merci à demain repose-toi bien escaliers porte rue escaliers porte lit.

La tête enfoui dans son cou chaud. J’aimerais ne pas m’endormir tout de suite. Je.

Dors.


Bref. Coïncidences.


Il y a trois ans et demi, j’écrivais ça.

Aujourd’hui, on a diffusé ça :

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Bref. J’y pense et je souris. - Episode du 06/01

Steve Jobs disait qu’on ne sait pas forcément pourquoi l’on fait les choses au moment où on les fait. Ni ce qu’il en adviendra plus tard. Ce n’est qu’a posteriori que l’on voit les connexions.
En trois ans, tout un tas de coïncidences m’ont fait rencontrer tout un tas de personnes et une simple note de blog est devenue un épisode de “bref.”


Consommation.


Rentrer au hasard de soirées improvisées. Enchaîner sur d’autres sans trop savoir pourquoi tu fais ça. Tu penses à tout ça dans ton lit qui tourne dans ta tête qui tourne sur elle même. Être le roi du monde, un verre de tequila / vodka / bière / martini / champagne / vin dans la main (rayer la mention qui ne se trouvait pas dans le bar de votre hôte), chez l’ami de l’ami d’un ami. Essayer d’oublier tout le travail qu’il te reste. Essayer d’oublier que tout le monde pense que t’es riche parce que tu fais de la télé. Alors que, bon, s’ils savent que tu fais de la télé, c’est surtout parce que t’as décidé de pas être riche trop vite et que t’as choisi de tout mettre dans ton truc. Enfin, c’est compliqué, tu vas pas leur expliquer comment ça marche, ressers-toi un verre. T’es heureux, tu peux pas le nier. T’es pas le genre à te plaindre parce que ton caviar est trop salé. Du coup, c’est compliqué d’expliquer que t’es heureux mais que c’est dur. Bientôt un million de personnes qui te “j’aime”, qui te disent que t’es un génie la moitié du temps et que tu les déçois, l’autre moitié. Mais bon, t’as l’habitude. Un peu.
Rentrer au hasard dans un lit différent du tiens, multiplier la vie parce que ton esprit a besoin de savoir qu’il va pas passer son temps à écrire / monter / préparer / réaliser / résoudre des équations où les x sont la moitié de Paris qui veut bosser avec toi et les y le temps que tu n’as plus. Jouer à Puyo Puyo avec une jolie fille et te dire que c’est presque aussi bien que le sexe. Débarquer chez une autre à minuit, manger, baiser, fumer. Ne pas réussir à jouer le parisien désabusé et continuer de te dire que c’est cool. Que c’est pas inutile. Que c’est même complètement ça que tu veux. Sourire.
Ne mentir à personne. Parce que ça te rendrait malheureux. Expliquer à chacune qu’elle n’est qu’une chacune. Mais que c’est comme ça que tu vis. Et que toute ton attention lui est consacrée, là, maintenant. Mais rien pour demain. Parce que t’en as aucune idée.

Et puis, y a elle.
Qui tourne en tâche de fond dans ton esprit flou. Que tu peux pas killer. Au rythme de ses connexions sur tous ces réseaux d’où tu n’as pas eu les couilles de la virer. Les amis communs, les photos sur Facebook, les tweets, les trucs qui te font penser à elle, la musique, les passions communes, la solitude.
Traverser Paris pour rentrer chez toi en te concentrant pour ne pas lui envoyer de messages.
Comme un amoureux transi largué qui se serait largué lui-même.
Tu sais que t’es qu’un con et t’as voulu la protéger. T’es allé la voir pour lui expliquer que tu allais faire que de la merde, qu’il valait mieux partir en courant. Ne mentir à personne. Bien sûr. Surtout pas à elle. Jamais.
Éviter les soirées où elle sera parce que tu n’arrives pas à résister. Parce qu’à chaque fois que tu la croises, il te la faut et que tu as décider de vivre tout ce que tu as envie de vivre. Ça te fait mal au bide, ça te donne envie de chialer. Mais tu sais que si elle te dit “oui”, tu vas repartir le jour d’après avec l’impression d’être un voleur.

Alors, rentrer au hasard de soirées improvisées. Enchaîner sur d’autres sans trop savoir pourquoi tu fais ça. Tu penses à tout ça dans ton lit qui tourne dans ta tête qui tourne sur elle même. Être le roi du monde.


Éloge De La Prétention.


Un jour, vous paierez pour aller le voir.

C’est le genre de phrases que ma mère offrait à mes profs quand ils se plaignaient de mon comportement.
Elle m’a toujours bien fait comprendre que je flottais allègrement au dessus de la masse, que j’étais un génie, que j’allais révolutionner le monde, que tout ce qui sortait de mon cerveau était de l’or pur.
C’était bien fichu, parce que bien dilué dans un tas d’autres trucs, dans un savant mélange de défi et d’admiration. Une espèce d’escaliers sans fin, de cercle vertueux. Des encouragements. Des applaudissements qui ont fini par m’énerver à l’adolescence, tellement je la pensais aveugle d’aimer tout ce que je faisais.

Qu’est-ce que je ferais si j’étais meilleur ?

C’est le genre de réflexions qui me fait avancer aujourd’hui. On est contents du résultat ? Alors faisons mieux et on trouvera ça incroyable. On dormira plus tard.
Et puis, y a “bref.” et plein de gens viennent me dire que je suis bon. Mais dans ma prétention totale, je me dis juste qu’ils s’en sont enfin rendu compte. Ma mère les a tous devancés.
Le jour où ils n’aimeront plus, ils auront juste arrêté de me suivre. Ma valeur ne dépend pas d’eux. Je vivrai avec.

Les gens pensent que je vais commencer à me la raconter. Faux : je vais continuer.

Petit éloge de la prétention. Défendons-la. Je ne parle pas d’être désagréable ou cassant. On peut être extrêmement prétentieux et très gentil et poli. Les plus prétentieux le sont souvent. Ils n’ont pas besoin de répéter qu’ils sont les meilleurs, tout persuadés qu’ils sont déjà de l’être.
Je suis prétentieux. J’ai appris à ne pas le dire. J’ai appris à ne pas confondre ma prétention avec une supériorité aveugle. Il y a plein de gens meilleurs que moi, dans plein de domaines mais c’est une question d’humeur, de mentalité, c’est un mode de vie. Un peu comme ces jours où on se trouve beau et où on marche comme on virevolte dans les rues pour aucune raison. Je suis le meilleur.
Ça ne m’empêche pas d’admirer tout un tas de personnes, d’avoir besoin des gens qui m’entourent, même que je marche parfois avec des gens tout aussi persuadés que moi d’être les meilleurs. Et même qu’on s’entend bien.

Chacun son carburant, le mien c’est ça. Le seul mec meilleur que moi, c’est moi demain.


S’il te pla


J’ai rangé chez moi.
Y avait tout un tas de bouts de toi éparpillés un peu partout. Planqués sous le lit, cachés sous une table, coincés entre deux morceaux d’autre chose.
Tout ce nous éclaté, explosé, morcelé, ça m’a fait de la peine.
J’ai pris chaque morceau. Je les ai regardés. J’ai eu beau les mettre dans tous les sens possibles, il n’y avait rien à reconstituer. Un reste beaucoup trop grand avait été pulvérisé.

J’ai eu envie de te voir, je n’ai pensé qu’à ça toute la journée. J’aurais voulu courir jusque chez toi, te prendre la main et ne plus la lâcher. Mais je ne me fais plus confiance.

J’ai voulu t’écrire “S’il te plaît, laisse-moi revenir”. J’ai écrit “S’il te pla”.

Puis j’ai tout effacé.


Éparpillé.


Au clair de l’une, au fil de l’autre, tu viens te déposer au creux des épaules. À peine posé sur la peau d’une, déjà envolé vers le cou d’une autre.
Tu passes d’un surnom à un autre, d’une anecdote commune à une autre, d’une façon de la prendre à une autre.
Tu multiplies. T’es fatigué mais content. Tu vois plus trop ton lit, tu y rebondis un jour dans la semaine et redécolle. Elles t’ouvrent leurs bras plein d’encore et tout est simple.

Ton harem éparpillé dans un Paris lumineux qui sent l’été, qui brille de tous ses réverbères. Tu t’y démultiplies sur des banquettes arrières de taxi, la tête contre la vitre, tu regardes les vitrines éclairées des magasins fermés et toutes ces possibilités qui traversent en courant un peu parce que le petit bonhomme est devenu rouge.

Tu souris. Tu te dis que c’est bon. Tu goûtes avec plaisir tout ce qu’il y a de savoureux à ne faire de mal à personne, à trouver des accords, des terrains d’entente entre vos corps et vos coeurs. Tu palpes le pouls de tout ça, attentionné, pour ne pas faire de peine, pour ne pas blesser sans le vouloir. Tu distances, tu rappelles, tu veux juste aller et venir.

Et tu vas et tu viens. Tu additionnes, tu te recouvres, tu te noies et remontes. Tu es bien.


Instantanées.


C’est bateau, c’est classique, c’est répété tout le temps, partout, par tous ceux qui ont cru en eux avant moi.
La force qu’il faut, la détermination, l’inconscience et le courage d’affronter tous ces gens qui n’y croient pas.
Je veux faire des blagues. Je veux être payé pour ça. Je suis marrant. Je suis marrant. Je veux en faire mon métier. Les moments où on regarde ses nouilles chinoises instantanées à 50 centimes se détendre dans l’eau bouillante, où on emprunte de l’argent à son petit frère, où on explique au monsieur du pôle emploi qu’on a toujours rien, où on se laisse payer des verres par des potes. Je te le rendrai au centuple. On répète ça. On y croit.
Parfois, on se couche en se demandant ce qu’on pourrait bien faire d’autre dans la vie. Rien.
C’est tellement classique, tellement bateau, tout ce que je dis.

Les mecs, asseyez-vous.
Ca fait dix minutes qu’il est au téléphone à dire “ok… ok… wouah… ok… non mais là, c’est intérieur, mais j’ai les poils qui se hérissent… ok… je t’envoie ça… ok…”
Lui, c’est mon prod.
Les mecs asseyez-vous.

Quitter son job pour absolument rien, vivre sur un matelas par terre en colocation, attendre pendant des millénaires. Aimer ça. Se dire que ça fait partie du truc.
Répondre “pas grand chose” à sa mère quand elle demande où on en est. Voir dans ses yeux qu’elle n’a aucun doute, qu’elle a confiance, que ça fait des décennies qu’on est un putain de génie pour elle.
Faire des rencontres, des coups de foudre artistiques, des amitiés, se soutenir entre ceux qui ont fait le même pari.

On est assis.
Il annonce la nouvelle. Le genre de nouvelle qui change ta vie entière. Tu vas faire exactement ce que tu veux, être très bien payé pour ça, être reconnu et diffusé à grand échelle. Très grande échelle.

Le soir de la première diffusion, j’essaierai d’être devant ma télé avec un bol de nouilles instantanées.


La Fête.


Égoïstement, j’ai envie qu’elle fasse partie de la fête.

Un jour, comme ça, on décrète qu’on s’ennuie, on déclare qu’on a qu’une vie, on s’en va, le regard droit, fixé sur l’horizon. Elle pleure et c’est beau comme dans un film. On se sent un peu minable de faire autant de mal à quelqu’un qu’on aime. Mais c’est pour la bonne cause, tu vois. La vie est un film et on veut pas que le spectateur s’endorme à force de nous regarder rien faire, main dans la main.
Elle pleure, tu pleures, c’est beau, il se passe un truc.

Alors, démarre la fête.
Au début, tu la ramènes pas trop, t’as plus l’habitude, t’es rouillé. Tu parles avec une, regarde une autre, plaisante avec celle-là, joue avec celle-ci. Mais petit à petit, tu reprends tes marques, tu te mets à aimer les fins de soirées, les truc improvisés où tu te retrouves chez quelqu’un que tu connais pas à boire en parlant de tout et de rien.
Tu retrouves le goût des taxis avec des filles qui ne sont encore que des promesses. Tu te remets à jouer. Les derniers métro, rentrer une nuit d’été musique dans les oreilles, envoyer le texto.

Et égoïstement, t’as envie qu’elle fasse partie de tout ça.
T’aimerais que ça lui arrache pas le coeur de te voir, t’aimerais pouvoir l’appeler quand t’en as envie, t’aimerais continuer de rire avec elle. T’as toujours envie d’elle, tu veux juste ne plus être en couple.
C’est pas toi, c’est le couple.

Tu te répètes que vous étiez pas fait pour ça, le couple. Vous y mettiez de la bonne volonté, mais ça marchait pas. Ce qui marchait, c’était tous ces moments entre. Vous étiez parfaits à boire des verres en parlant de tout et rien, parfaits dans les taxis pleins de promesses, les derniers métro et les nuits d’été. Parfaits dans les textos, parfaits dans l’exception.

Tu sais que t’as pas besoin d’être en couple. Ta vie c’est le bordel, le joli bordel, ça part dans tous les sens, ça remue et tu veux juste t’amuser, ne rien devoir à personne, ne pas rendre de compte, t’es une espèce d’adolescent conscient et t’as fugué. Tu ne veux pas revenir. Mais bordel, elle te manque. Et t’aimerais pouvoir lui dire sans que ça promette rien.

Égoïstement, t’as envie qu’elle fasse partie de la fête.


Écriture Éthylotomatique 2.


Une gorgée. Une phrase. Étrange image que ce moi, en costard impregné de Cannes et du mariage de la veille qui s’envoie des lampées de Whisky en écoutant Jay Jay Johanson. J’aime bien le Whisky. Il a le goût de plein de trucs. Le goût du suicide, le goût d’un hamac sous les étoiles dans la maison de Val. Il a le goût du théâtre de Dix Heures. Il est un peu le frère violent du Martini. Lui qui sent la confidence, la rêverie, l’amitié et toutes ces petites choses. Lui, le Martini. Lui, c’est le frère sympa. Mais le Whisky. Le Whisky, c’est cette brûlure dans la bouche, ce coup de massue à l’angle d’un crâne qui ne veut plus penser. Il a le goût d’une nouvelle ère. Encore une gorgée. Est-ce que la barre latérale de Google Desktop, avec son widget “photos” qui fait défiler mon passé essaye de me dire quelque chose ? Il me montre les femmes de mes vies, les copains, les instants, les connexions entre des gens que j’avais oubliés ensemble. La famille, mon chien abandonné, mes peurs, mes doutes, mes victoires, tout ça. Écrire automatiquement comme ça, sans se relire, en ne revenant pas en arrière a quelque chose de l’ordre du mystique. Laisser les mots couler comme des larmes le long de la joue de mon écran trop pâle. Et ce que je viens de dire, c’est trop émo ? Trop tard. C’est écrit. Encore une gorgée. Les yeux fermés. Et je regarde les photos défiler. De la fumée, Virginie, Dédo, le hasard mélange les gens. Il tire des traits dans le temps. Louis. Il devient quoi Louis ? Quel âge il a, maintenant ? C’est fou, toutes ces vies. Mes fiançailles, mes anciens amis, mon autre vie, mes autres vies. Est-ce que je ploie sous la pression ? Est-ce que j’ai peur ? Je crois. Je suis à deux doigts de vivre exactement de ce que j’aime. Est-ce qu’une grande chaîne nationale qui est sur le point de te commander des dizaines d’épisodes d’un programme que tu as adoré écrire et réaliser te mets la pression ? Oui. Une pression inimaginable. La peur perpétuelle et lancinante que ça ne se fasse pas. Deux pas en avant, six-mille-trois-cent-vingt-sept pas en arrière. Est-ce que je suis trop vieux pour aimer n’importe comment ? Avec du feu dans les yeux ? Est-ce que je suis blasé de tout ça. L’amour, la musique dans le ventre, les lumières qui dansent ? J’espère pas. J’espère pas. Écriture éthylotomatique pleine de détours, pleine de virages. Quand on est bourré et qu’on ferme les yeux lentement, on a l’impression de s’envoler un peu. La légèreté, la projection astrale, je me vois de pas trop loin, avec ma chemise empruntée écrire à toute vitesse. Décharger tout ça. La cravate de Kyan pliée dans ma poche de veste. Je pense à elle. Toute seule, chez elle. Est-ce qu’elle pense à moi ? Est-ce qu’elle dort ? Est-ce qu’elle pleure ? Encore une gorgée. Je pense à tout ce taf qui m’attend. Cette pièce à écrire, ce spectacle complet à rendre pour le 15, cette affiche à faire, ces pilotes à terminer, ces programmes pour Orange, ce sketch pour le Rex, ces chroniques pour Europe 1, tous ces trucs que je me suis battu à atteindre et qui me regarde maintenant dans le blanc des yeux. Et le spectacle de Kyan ? Et le tome 3 de La Bande Pas Dessinée ? Et si Rire donnent leur feu vert ? Et le Mouv’ ? Autant de hameçons au bout d’autant de cannes qui attendent patiemment de se mettre à bouger. Et si tout me submergeait ? Et si je n’y arrivais pas ? Et si je tombais de fatigue ? Qui sera là pour me couvrir ? Qui me prendra sur son dos pour me poser sur le canapé du salon ? Qui enlèvera mes chaussures et me couvrira d’un plaid trouver à l’arrache ? Et si rien ne se fait ? Et si quelqu’un finit par se rendre compte que je prétend à vivre de faire des blagues ? Et s’il me dit “HEIN ?!” et s’il se met à rire ? Et s’il m’explique qu’il est temps de revenir sur Terre. On a bien rigolé, tout ça. Maintenant, tu vas trouver un vrai travail. Est-ce qu’elle pense à moi ?… Et mon petit chien ? Je l’ai abandonné. Y a vraiment pas beaucoup de choses dont je ne suis pas fier. Vraiment pas beaucoup de choses qui me font honte. Mais ça. Mon petit chien. Est-ce qu’il pense à moi ou est-ce qu’on arrête d’exister pour lui quand on arrête d’être là ? Longtemps. J’ai pas envie de le revoir. Parce que j’ai peur qu’il ne sache pas qui je suis. Google desktop m’envoie des images d’une vie pas si lointaine mais tellement différente de celle que je vis aujourd’hui. Jay Jay Johanson continue de pleurer doucement en musique de fond. Le Whisky continue de me brûler tout doucement, lui aussi. On m’appelle, mais je ne réponds pas. Pas ce soir.

Je suis seul.


Oubliés.


Assis sur un des bancs métalliques du terminal de l’aéroport, il refaisait pour lui-même la liste des choses qu’il ne devait surtout pas oublier avant de partir, en mastiquant un mauvais sandwich. Il avait quitté sa chambre d’hôtel, ce matin, avec la sensation d’y avoir laissé quelque chose d’important.

Son passeport, son produit à lentilles, son téléphone…

Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Bon, sang ! Je suis sûr que j’ai oublié un truc.

Son billet, sa montre, son…

Mes souvenirs !

Oh ! Bordel ! Mes souvenirs !

Il laissa tout en plan. Sa valise, son sandwich, même sa veste et se mit à courir.

***

La porte de sa chambre était ouverte, il y entra avec fracas. Tout était rangé. Non. Non. Non. Il regarda sous le lit. Rien. Dans la salle de bain. Rien. La femme de l’entretien passa une tête par la porte de l’entrée tandis qu’il fixait le sac plastique impeccablement blanc de la corbeille à papier. Vide. Rien.
Elle lui demanda s’il avait oublié quelque chose.

Mes souvenirs.

Tous mes souvenirs.

Impassible, peu concernée, elle lui expliqua qu’elle avait fait la chambre. Elle était désolée. Il fonça dans le couloir et fouilla la grosse poubelle dans laquelle se trouvait tous les détritus de l’étage. Rien.

Ecoute-moi bien, espèce de connasse, t’as pas pu passer à côté ! Tu les as forcément vus en faisant la chambre, y en a pour plus de trente ans de souvenirs, t’as intérêt à me les rendre sinon je préviens la direction !

Elle le fixa, ne sachant que dire, choquée.

Bordel ! Si ça se trouve, j’ai une femme, des gosses, j’ai le droit de m’en rappeler ! C’est parce que t’as une vie de merde que tu te permets de voler les souvenirs des gens ?!

Elle se défendit. Elle ne les avait pas pris. Je vous jure, monsieur. Je vous jure. Je ne suis pas une voleuse. Qu’est-ce que je ferais des souvenirs d’un homme de trente ans ?

C’était comme quand un mot ne vous revient pas, vous savez que vous savez mais impossible de retrouver le mot. Ce putain de mot. C’était comme ça mais avec tous ses souvenirs. Est-ce que j’aime quelqu’un ? Une femme ? Un homme ? Ai-je des amis ? Où ai-je grandi ?

Il se laissa glisser par terre, adossé au pied du lit et commença à pleurer. Comment j’ai pu oublier ça ? Bordel ! Comment j’ai pu oublier un truc pareil dans ce putain d’hôtel de merde ?

***

Henri avait préféré marcher quand la police était apparue au coin de la rue. En ce moment, ils avaient tendance à faire chier les clochards allongés par terre et moins ceux qui étaient en mouvement.
Je fais un ou deux tours de pâtés de maisons, ça va me dégourdir les jambes et je reviens. Faudrait pas qu’on me vole cette grille. Il fait pas bien chaud en ce moment. Et puis, je vais en profiter pour regarder dans les poubelles de l’hôtel, voir si y a pas quelques trésors.

Wouah.

Il regarda lentement autour de lui, pour s’assurer que personne ne le voyait. Il rouvrit la poubelle. Lentement, cette fois. Le souffle court, il enleva un emballage plastique usagé et des pelures de courgettes de la masse brillante qu’il venait de découvrir. Encore incertain de ce qu’il venait de trouver.

C’était des souvenirs. Des souvenirs magnifiques.
Comment quelqu’un a pu jeter de tels souvenirs à la poubelle ?

Un homme arriva en courant de l’autre côté de la rue. Henri paniqua, saisit les souvenirs et partit vite. Dans sa hâte, il laissa tomber un ou deux souvenirs par terre. Un petit chien qui s’appelait moustache et qui avait peur d’aller dans l’eau et un baiser sur la plage, une nuit d’été.

***

La nuit venu, Henri s’enroula en boule autour de ces souvenirs. C’étaient des beaux souvenirs, ça. Pas des souvenirs comme il en avait plein. Pas de mecs bourrés qui te rouent de coups en se marrant à quatre heures du matin. Pas de petites amies qui toussent et toussent et toussent et finissent par mourir d’on ne sait même pas quoi. Pas de faim.

Elle était belle, cette fille en culotte, avec les raies de lumière du matin qui traversent les volets pour venir strier sa peau.

Et ce front posé sur la vitre arrière d’une voiture qui part loin.

Il était fou d’avoir jeté tout ça, ce type.