Assis sur un des bancs métalliques du terminal de l’aéroport, il refaisait pour lui-même la liste des choses qu’il ne devait surtout pas oublier avant de partir, en mastiquant un mauvais sandwich. Il avait quitté sa chambre d’hôtel, ce matin, avec la sensation d’y avoir laissé quelque chose d’important.
Son passeport, son produit à lentilles, son téléphone…
Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Bon, sang ! Je suis sûr que j’ai oublié un truc.
Son billet, sa montre, son…
Mes souvenirs !
Oh ! Bordel ! Mes souvenirs !
Il laissa tout en plan. Sa valise, son sandwich, même sa veste et se mit à courir.
***
La porte de sa chambre était ouverte, il y entra avec fracas. Tout était rangé. Non. Non. Non. Il regarda sous le lit. Rien. Dans la salle de bain. Rien. La femme de l’entretien passa une tête par la porte de l’entrée tandis qu’il fixait le sac plastique impeccablement blanc de la corbeille à papier. Vide. Rien.
Elle lui demanda s’il avait oublié quelque chose.
Mes souvenirs.
Tous mes souvenirs.
Impassible, peu concernée, elle lui expliqua qu’elle avait fait la chambre. Elle était désolée. Il fonça dans le couloir et fouilla la grosse poubelle dans laquelle se trouvait tous les détritus de l’étage. Rien.
Ecoute-moi bien, espèce de connasse, t’as pas pu passer à côté ! Tu les as forcément vus en faisant la chambre, y en a pour plus de trente ans de souvenirs, t’as intérêt à me les rendre sinon je préviens la direction !
Elle le fixa, ne sachant que dire, choquée.
Bordel ! Si ça se trouve, j’ai une femme, des gosses, j’ai le droit de m’en rappeler ! C’est parce que t’as une vie de merde que tu te permets de voler les souvenirs des gens ?!
Elle se défendit. Elle ne les avait pas pris. Je vous jure, monsieur. Je vous jure. Je ne suis pas une voleuse. Qu’est-ce que je ferais des souvenirs d’un homme de trente ans ?
C’était comme quand un mot ne vous revient pas, vous savez que vous savez mais impossible de retrouver le mot. Ce putain de mot. C’était comme ça mais avec tous ses souvenirs. Est-ce que j’aime quelqu’un ? Une femme ? Un homme ? Ai-je des amis ? Où ai-je grandi ?
Il se laissa glisser par terre, adossé au pied du lit et commença à pleurer. Comment j’ai pu oublier ça ? Bordel ! Comment j’ai pu oublier un truc pareil dans ce putain d’hôtel de merde ?
***
Henri avait préféré marcher quand la police était apparue au coin de la rue. En ce moment, ils avaient tendance à faire chier les clochards allongés par terre et moins ceux qui étaient en mouvement.
Je fais un ou deux tours de pâtés de maisons, ça va me dégourdir les jambes et je reviens. Faudrait pas qu’on me vole cette grille. Il fait pas bien chaud en ce moment. Et puis, je vais en profiter pour regarder dans les poubelles de l’hôtel, voir si y a pas quelques trésors.
Wouah.
Il regarda lentement autour de lui, pour s’assurer que personne ne le voyait. Il rouvrit la poubelle. Lentement, cette fois. Le souffle court, il enleva un emballage plastique usagé et des pelures de courgettes de la masse brillante qu’il venait de découvrir. Encore incertain de ce qu’il venait de trouver.
C’était des souvenirs. Des souvenirs magnifiques.
Comment quelqu’un a pu jeter de tels souvenirs à la poubelle ?
Un homme arriva en courant de l’autre côté de la rue. Henri paniqua, saisit les souvenirs et partit vite. Dans sa hâte, il laissa tomber un ou deux souvenirs par terre. Un petit chien qui s’appelait moustache et qui avait peur d’aller dans l’eau et un baiser sur la plage, une nuit d’été.
***
La nuit venu, Henri s’enroula en boule autour de ces souvenirs. C’étaient des beaux souvenirs, ça. Pas des souvenirs comme il en avait plein. Pas de mecs bourrés qui te rouent de coups en se marrant à quatre heures du matin. Pas de petites amies qui toussent et toussent et toussent et finissent par mourir d’on ne sait même pas quoi. Pas de faim.
Elle était belle, cette fille en culotte, avec les raies de lumière du matin qui traversent les volets pour venir strier sa peau.
Et ce front posé sur la vitre arrière d’une voiture qui part loin.
Il était fou d’avoir jeté tout ça, ce type.